Changer de train

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’incertitude… Ce stress, non, cette angoisse, qui peut littéralement nous ronger de l’intérieur, lentement mais sûrement, quand on est autiste. Je suis partie d’une situation précise, mais entendons-nous bien, une incertitude reste une incertitude, quel que soit le contexte.

Ce texte est une réponse à la suggestion que l’on m’a souvent faite, par rapport à ma peur de voir les relations avec mes collègues se dégrader, la peur d’être harcelée aussi : il vous suffit de changer de train. Peut-être même tous les 3 ou 4 ans, ça vous éviterait de voir les relations se dégrader. (Ou plutôt de ne pas le voir, parce que c’est ça aussi le problème dans l’autisme !) Changer de métier, de poste, d’équipe… Régulièrement. Ou dès que vous sentez que ça ne va plus.

Non, pour moi, changer n’a rien de facile, et l’envisager n’a vraiment rien de rassurant ! Ça ne l’a jamais été et ça ne le deviendra jamais. D’ailleurs, ça fait déjà quelques mois que j’ai écrit ce texte et pourtant, mon ressenti n’a pas bougé d’un pouce. Alors venez et tremblez avec moi, je vous emmène dans ma tête..!

Changer de poste, pour moi, c’est encore pire que sauter dans le vide.

C’est sauter dans le vide, sans parachute évidemment, mais surtout d’une hauteur vertigineuse. C’est une chute dans le vide, à l’issue incertaine, qui dure des mois au minimum. Et avant, choisir à quel endroit vous voulez atterrir aussi, indiquer plein d’endroits, dont des endroits très vastes, sans savoir lesquels disposent d’une piste d’atterrissage. Et surtout, en ayant connaissance des risques que vous encourez, il faut choisir de le faire, choisir de vous jeter dans le vide, et même espérer, voire prier, pour qu’on ne vous en empêche pas, alors que vous pourriez en mourir. Rien que d’y penser ce soir, même si je ne l’envisage pas actuellement, j’en tremble et les larmes me viennent.

Non, il ne suffit pas de changer de train : il faut sauter du train en marche, en espérant pouvoir atterrir dans celui qui passe en face, sans vous retrouver broyée entre les deux.

La première étape, c’est choisir un poste, non des dizaines de postes, parmi des centaines de possibilités, peut-être même plus. Choisir, pour moi, c’est d’abord étudier tous les paramètres à prendre en compte pour faire le bon choix : la distance, les postes particuliers, la taille de la boîte, en ville ou à la campagne, la hiérarchie, le poste disponible (en sachant que jamais rien n’est figé sur ça), son accessibilité et un tas d’autres choses qui ne me viennent pas ce soir, parce que je n’ai pas envie d’approfondir, mais qui surgiraient toute seules, et surtout toutes à la fois, si vraiment j’étais dedans. Et établir cette liste les yeux bandés, puisque, comme c’est un jeu de chaises musicales, on ne sait jamais si un poste sera libre ou non. À moins de connaître quelqu’un qui… (Mais le bouche à oreille fonctionne assez peu pour moi : je garde rarement contact avec les collègues que je quitte…)

Une fois cette liste établie, il faut ordonner les vœux. Prioriser. Encore un truc très difficile pour moi. Parmi tous mes critères, je suis incapable d’en choisir un seul comme plus important que les autres. Vaut-il mieux être à côté sur des routes de campagne ou plus loin, mais le long d’un grand axe ? Si c’est un grand axe, y aura-t-il des bouchons matin et soir ? Du coup, peut-être que la campagne..? Mais est-ce bien raisonnable de l’envisager ? (Avec les contraintes que ça génère pour se réunir, le risque d’être seule dans mon bâtiment et donc une surcharge…) Surtout, penser à vérifier que le poste est bien là où il est censé être, et pas dans le village d’à côté…


Riez, mais quand je fais mes vœux, j’ai une carte de l’ensemble des communes du département et un guide Michelin sous la main, avec Google Maps pas loin pour évaluer les durées des trajets. Et la liste des postes sur papier bien sûr… (Facile, ce n’est pas comme s’ils la changeaient tous les 4 matins hein !) Vous n’imaginez pas l’énergie que ça me prend. Et évidemment, je n’arrive pas à prendre le temps de contacter chaque endroit pour poser plein de questions que j’aurais listées auparavant. Et en oublier évidemment, risquer de m’en rendre compte une fois que ce sera trop tard. Parce que même si mon cœur s’est arrêté dès le début, ma vie, elle, continue. Saisir les vœux, vérifier, valider… Et savoir que vous avez plusieurs jours pour changer d’avis… Recalculer, l’ensemble des paramètres, les priorités… Est-ce le bon choix ? Est-ce que si j’appelais, ça pourrait tout changer ? Et si j’avais fait une erreur en saisissant un vœu ? Et si je n’obtiens rien, quelle sera l’issue ?


Vérifier. Encore. Recommencer. Encore. Votre vie en dépend.

Et une fois ceci fait, attendre… Et attendre encore. Pas suspendue à un fil qui risquerait de se rompre, non… En pause, dans le vide, sans rien autour de vous. Flottant dans les airs, immobile, sans respirer, durant des mois. Et pendant ce temps, tenir bon, ne pas flancher : ma vie de famille, mon travail, ma thérapie, rien ne va s’arrêter pendant ces mois d’incertitude juste invivables. Attendre l’issue, ou la non-issue. Sans savoir. Les yeux bandés, au-dessus du vide, dans un silence assourdissant, avec le paysage en dessous qui change tout le temps : des montagnes pour vous fracasser le crâne, du bitume pour vous mettre en miettes, un volcan pour vous brûler vive, des lacs aux eaux gelées pour vous noyer instantanément…

Et, au milieu de tout ça un espoir, le tout petit espoir que, peut-être… Vous ne mourrez pas. Continuer à tenir debout, et à tout gérer de front pendant ce temps-là, parce que la vie continue : votre TGV est toujours lancé à pleine vitesse.

Reprendre votre souffle. Prendre votre élan. Sauter du train en marche, en espérant pouvoir atterrir dans celui qui passe en face, sans vous retrouver broyée entre les deux… Mais avec une grosse valise dans chaque main

Et quand le résultat est tombé, rien n’est fini. C’est une fin et un début à la fois. Viennent les regrets devant tout ce gâchis, la culpabilité d’avoir encore tout raté, d’abandonner, de fuir encore et toujours, la honte d’être « comme ça », la colère devant la connerie humaine, la rancœur d’avoir encore subi l’insoutenable, le sentiment d’échec de n’avoir rien vu encore cette fois, et rien pu faire, le désespoir parce que jamais ça n’ira mieux, l’envie de tout plaquer, l’impossibilité de le faire, le désir de continuer, le besoin de vous protéger, et la peur… Non, la terreur, face à l’inconnu. Une peur indicible qui vous saisit, qui vous paralyse, juste au moment où vous n’avez plus le choix. Et même encore après. Ranger, vider, trier, tout quitter, perdre tous vos repères, tout ce que vous aviez mis des années à construire, tout ce qui faisait que vous pouviez vous sentir bien, arriver à fonctionner, et réussir à oublier tenir à distance les peurs, qui vous rongeaient parfois jour et nuit. Souvent. Faire le deuil de ce sentiment de sécurité que vous aviez eu tant de mal à éprouver. Et accepter l’idée que vous l’avez choisi.

Survivre, pour cette fois, et tout recommencer depuis le début. Essayer d’y croire, de garder espoir, ne pas montrer trop de failles, mais ne pas paraître trop sûre de vous pour ne pas effrayer, exprimer quelques besoins pour pouvoir tenir, parler de tout et rien, mais sans trop en dire, ni sur votre vie, ni sur ce que vous aimez, trouver l’équilibre. Faire tout ça la peur au ventre, vivre des semaines très incertaines en vous demandant comment seront les relations avec les collègues, les usagers… Et tellement d’autres choses ! Reconstruire. Tout reconstruire. Vous reconstruire. Tant bien que mal. Encore une fois… Jusqu’à la prochaine. Qui arrivera peut-être plus tôt que prévu, au moment où vous vous y attendrez le moins.
Il suffirait de changer de train… Non. Ça n’a rien de facile. Vraiment. Ce n’est pas une option.

Aidez-moi à accepter mon handicap, à être mieux dans ma peau, à être mieux avec les autres, à trouver ma place, à ne plus jamais devoir changer de train. Jamais. Même si un passager monte ou descend…

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